Il était une fois, le féminin sacré …
Les premières femmes qui sont venues sur la montagne sacrée faisaient partie de ces peuples nomades, qui, ayant franchi les Alpes, suivaient, au gré de leur chasse, les troupeaux de rennes et de bisons, parfois même de rhinocéros laineux ou d’élans.
Il y a environ 35000 ans, bien plus tard que le passage du peuple néandertalien, Aïga est arrivée avec sa tribu sur un immense plateau, où fut installé un campement pour la nuit.
Au petit matin, la première vision paradisiaque qu’ils découvrirent fut celle des lacs scintillants à la clarté du jour, alors que la brume s’élevait, au son du chant des sources et des oiseaux des bois, et une belle forêt où s’élevaient de grands arbres, au pied d’une montagne aux grottes profondes.
Le chef de clan, les femmes et les hommes, après concertation, décidèrent de rester là pour un temps au moins, celui qui leur permettrait de se reposer et de survivre.
Ils aperçurent alors contre la montagne une grotte immense, avec, à son entrée, une esplanade rocheuse qui convenait pour l’installation du camp, et bien qu’elle soit orientée face nord, la falaise représentait une bonne protection contre les orages violents et les chutes de neige en hiver, ainsi que l’intrusion d’un ours ou l’attaque surprise d’un clan ennemi…
Une fois que le clan fut installé, Aïga décida de partir à la découverte des profondeurs de la grotte. Équipée d’une torche enrobée de graisse animale, elle avança avec précaution dans ce lieu sombre et insolite.
A la clarté de la flamme apparurent alors des peintures pariétales, ces dessins qui ressemblaient à ceux qu’elle avait déjà tracés elle-même, dans d’autres lieux, sur d’autres parois rocheuses, lorsqu’elle entrait en contact avec l’esprit de l’animal dans d’autres grottes, lors de leur long périple. Car Aïga était chamane, reconnue de tous.
Dans cette grotte, tout semblait différent : une source y coulait doucement, ses parois assez lisses s’élevaient vers un plafond où scintillaient des cristaux calcaires, et, de l’entrée, le regard se déployait très loin, vers des montagnes enneigées. Elle sentit qu’ici son rôle de chamane allait prendre toute sa force et son ampleur, qu’elle pourrait entrer en contact avec la grande mère de toutes choses : le cycle des saisons, les animaux totems, l’énergie des arbres, le feu du soleil, la magie de la lune, la force de la montagne et de l’eau.
Elle comprit aussi que rien n’était le fait du hasard mais un signe, qu’après ce long périple qui avait faillit lui coûter la vie ainsi qu’à son peuple, ce lieu était l’aboutissement et la réalisation d’un rêve initiatique qu’elle avait fait bien des années auparavant, alors jeune adepte auprès de l’ancienne chamane, sa mère…
Les pluies étaient assez fréquentes parce que cette montagne arrêtait les nuages bas, et les ruisseaux chantaient, traversant une forêt luxuriante, avant de se jeter dans des petits lacs très poissonneux. Les rennes venaient s’y abreuver, ainsi que les bouquetins. Les chasseurs du clan rapportaient souvent de quoi nourrir femmes et enfants.
Aïga avait investi le fond de la grotte, et bien que son espace vital soit assez sombre, il lui permettait de s’isoler. A la lueur de sa torche, elle était allée plus loin en profondeur en suivant un petit tunnel naturel : là était son domaine spirituel, l’endroit même où elle pourrait pratiquer ses cérémonies en toute intimité.
Son peuple avait enfin trouvé un lieu accueillant et il avait confiance en elle, car, au cours de la dernière cérémonie, il y avait de cela plusieurs lunes, elle avait visualisé une montagne d’où l’on pouvait découvrir, là d’où venait le vent chaud, l’immensité de la mer bleue et, à l’opposé, exposé au vent froid de l’hiver, d’autres montagnes couvertes de neige au loin. Les chasseurs avaient tracé des sentiers à travers bois, ils montaient souvent sur la montagne pour être plus près du ciel. Le jour, ils observaient la course des nuages, le passage des oiseaux migrateurs, et, la nuit, la voute étoilée, le grand mystère…
Autour d’un grand feu, à l’entrée de la grotte, le clan évoquait les souvenirs de leur voyage. Ils avaient fait confiance à leur chamane et décidé de continuer la marche, malgré la fatigue de tous, la perte de vieux et d’enfants, morts de froid dans les montagnes des Alpes où ils avaient subi des tempêtes de neige. Ici, enfin, tout allait mieux, les mères commençaient à se consoler de leur chagrin.
La nuit de la pleine lune approchait, elle était belle et ronde, éclairant à travers le feuillage les sous-bois, et, plus bas, les lacs étincelants, et toute la falaise abrupte. Ce soir serait le bon moment pour communiquer avec les esprits.
Dans la journée, Aïga avait participé avec les femmes du clan au ramassage du bois, à la pêche et à la cueillette des fruits sauvages ; mais surtout, à celle des plantes médicinales qui lui permettrait de soigner les blessures, morsures de serpents, piqûres d’insectes et fièvres des enfants. Elle n’avait pas d’enfant, car, bien qu’ayant été l’amante de différents guerriers du clan, elle tenait à sa liberté, et la tribu, hommes et femmes compris, respectait son rôle essentiel de chamane du groupe.
Le soir arrivant, après un repas frugal composé de mûres, cornouilles, noisettes et racines, elle quitta discrètement le groupe qui échangeait sur les péripéties de la journée, avec des grognements pour évoquer la rencontre d’un animal, provoquant les cris ou les rires joyeux des enfants…
Installée depuis un bon moment au fond de la grotte, munie d’une fine branche de genévrier qu’elle avait noircie au feu, elle attendit ainsi, assise contre la roche. Elle n’entendait plus qu’un bruit de fond qui provenait de l’entrée de la grotte où le campement était installé. Et déjà ces sons s’estompaient, tout le monde allait se coucher ; seuls quelques gémissements d’amour, lorsque des couples s’unissaient, résonnaient parfois dans la nuit…
Un filet de lumière vint éclairer le fond de la grotte, comme par miracle, le reflet de la clarté de la lune vint se poser contre les parois rocheuses, faisant s’animer les peintures pariétales : bisons, rennes, bouquetins, semblaient revivre et courir. Plus loin, l’empreinte d’une main de couleur ocre lui souhaitait la bienvenue, sans doute là depuis très longtemps mais fraîche comme au premier jour de sa création.
Elle commença à laisser aller son inspiration, dessinant sur la roche la silhouette d’un renne, puis d’un troupeau de chevaux sauvages, la baguette qui lui servait de crayon comme guidée par une force mystérieuse.
Aïga sentit qu’elle renouait avec les esprits et que cette nuit allait être essentielle. Petit à petit, elle retrouvait les sensations de transe qu’elle avait ressenties déjà plusieurs fois et cela lui faisait moins peur qu’avant. Une sensation de grande chaleur, son corps en sueur, des tremblements qui finissaient par s’estomper, étaient les premiers signes. Sa mère lui avait appris à allonger son expiration et à souffler de plus en plus fort par la bouche, elle entendait son cœur battre dans sa poitrine, et, petit à petit, elle se retrouva dans un état de calme profond. Les quelques gouttes d’eau qu’elle avait du mal à entendre lorsqu’elle était arrivée dans la grotte de cérémonie, se mirent à résonner avec un rythme régulier comme celui des tam-tams que les hommes utilisaient pour les cérémonies de chasse…Fixant avec intensité la paroi rocheuse, elle finit par voir des jaillissements de lumière, en zigzag, éclairant tout à coup tout l’espace, elle s’entendit gémir et prononça des mots dans une langue qu’elle ne connaissait pas, celle d’un autre peuple? Mais il lui semblait que ce langage était initiatique et qu’il était important de l’invoquer.
Elle vit alors les gravures s’agiter, comme si le troupeau de chevaux, d’élans, de rennes et de bouquetins galopait devant elle, elle percevait même leur souffle, le bruit de leurs sabots, leurs cris…
Le son assourdissant du galop des animaux courant ensemble sans fin, jaillissait même d’un interstice dans la roche, et venait l’effleurer. Elle n’avait jamais eu de visions aussi fortes, aussi fulgurantes. Elle se recroquevilla, serrant très fort une petite statuette en terre d’argile représentant la déesse mère que lui avait donnée sa mère, cette amulette étant magique et protectrice pour elle.
C’est alors qu’elle sentit la transformation, et un cri d’animal sortit de sa gorge.
Un tourbillon lumineux remonta du sol de la grotte, elle n’était plus là mais courait dans une grande plaine herbeuse, une savane, et près d’elle évoluaient les bisons, les bouquetins, les élans, les rhinocéros laineux. Puis apparurent les loups. Elle évoluait au milieu d’un troupeau dont elle faisait partie, unis dans une course folle…Elle sentait toute la force animale en elle, le vent soufflant sur les flancs de sa robe de fourrure, ses pattes musclées et alertes, elle était devenue son animal Totem : un renne ! Jamais elle ne s’était sentie aussi forte, aussi sauvage, aussi belle. Il lui semblait qu’elle pénétrait dans le grand secret du règne animal, elle pouvait percevoir tous les fumets alentour, son odorat distinguant chacun des animaux courant avec elle, elle percevait des effluves qu’elle ne connaissait pas. Point de chasse: les loups et leurs proies partageaient tous la même course, danse, fuite, traversant le temps et l’espace…
Il lui sembla alors qu’elle recevait un enseignement, celui de la grande déesse. Une voix profonde, gutturale, comme un chant sacré lui parvint :
«Tu n’es point différente de ceux qui courent avec toi, ton peuple n’est point différent. Honore ceux qui te nourriront, ceux qui te serviront, car la terre leur appartient autant qu’a toi. Cette montagne est la fin de votre voyage, de votre quête, ton peuple et toi pouvez rester sur la montagne sacrée… »
Elle pensait qu’elle allait courir ainsi à l’infini, qu’elle ne reviendrait jamais, elle n’en avait plus envie, quitte à mourir dans cette grotte, dans cette extase… Pourtant, elle s’endormit et fut réveillée par le chef de clan deux jours plus tard, allongée sur la mousse couvrant toute la grotte lui ayant servi de couche et d’espace cérémonial…Elle portait encore serrée entre ses doigts noircis de charbon l’amulette de la déesse mère.
Aïga était très affaiblie à son réveil, il faisait sombre maintenant et des hommes tenant une torche éclairaient son visage. Le chef de clan lui tendit une calebasse pleine d’eau fraîche, elle avait la gorge sèche et elle but longuement. Les hommes la regardaient avec attention, ils connaissaient leur chamane, avaient confiance, elle était celle qui portait la responsabilité de la sécurité de tout le clan, celle qui entrait en contact avec les animaux pour que la chasse se déroule dans le respect de l’ordre naturel. Elle présageait aussi la migration des troupeaux et les lieux d’installation des camps lors des grands déplacements saisonniers. Souvent, dans ses rêves, elle avait aussi été avertie d’attaques de clans hostiles.
C’est pour cela que, maintenant, autour d’un grand feu, toutes et tous, femmes, enfants, guerriers, chasseurs, vieillards, étaient réunis pour l’écouter, car sa parole était importante pour le groupe. Elle délivrait le message d’un monde inconnu dont elle avait poussé les portes, hors de la réalité, le monde magique des âmes, des animaux, des arbres, des étoiles, un monde sans limites, les prémices de la spiritualité, le féminin sacré…
Edition 2026 - Christian Vacquié
