L’écriture sacrée des druides

L’écriture sacrée des druides

L’écriture sacrée des druides

Dans la Sainte-Baume comme ailleurs, les druides, étymologiquement les « très savants » des peuples celtes, n’ont laissé aucun texte susceptible de nous permettre d’avoir une connaissance directe des doctrines qu’ils enseignaient. Et les Grecs et Romains de leur époque n’ont montré aucun intérêt pour leurs sciences, ni même leurs langues, ne nous léguant que leurs propres approximations.

Par ailleurs, il est courant de lire que les Celtes de l’Antiquité ne connaissaient pas l’écriture, ou que s’ils la connaissaient, ils répugnaient à l’utiliser. En réalité, sous l’influence des peuples étrangers, les druides se sont livrés à l’écriture, et ce, en utilisant les alphabets grecs et latins. De nombreuses inscriptions, sur différents supports, ont été retrouvées, en langue grecque et latine, mais aussi en langues celtes. Il faut cependant distinguer deux usages différents : le profane, où il est question d’administration, de commerce, d’affaires militaires, et le religieux. C’est à ce dernier usage que nous allons nous intéresser.

Pour les choses relatives à la religion et aux pratiques magiques, qui sont indissociables, la parole prime sur l’écriture. En effet, pour les druides, l’écriture est chargée d’une magie bien plus puissante que la voix, et a le pouvoir de fixation et non de transmission. Leur enseignement devant rester secret au sein du groupe représentant la fonction magico-religieuse de leur civilisation, user de l’écriture eut été prendre le risque, inacceptable, de voir une partie de leur ésotérisme dévoilée aux non initiés. D’où le fait que l’enseignement des druides nous est resté inconnu, en dehors des éléments de tradition celtique figurants dans les manuscrits médiévaux irlandais et gallois.

Mais il y eut en Irlande, entre le IIIe et le IVe siècle de notre ère, bien qu’elle soit probablement plus ancienne, une écriture ésotérique, utilisée à des fins ritueliques et magiques. Il s’agit de l’Ogam, dont le nom vient du Dieu Ogma, qui en serait à l’origine. L’Ogam dit « orthodoxe » est constitué de 20 signes (complété plus tardivement par 5 signes, qui ne sont pas traités dans le présent article) constitués d’encoches horizontales ou obliques, tracées ou gravées de part et d’autre d’une arrête verticale. De ce fait, l’Ogam n’est pas un alphabet, mais un signaire. Plus de 400 inscriptions ogamiques, uniquement à caractère funéraire, figurent sur des pierres mégalithiques dans tous les pays celtiques, à l’exception de la Bretagne continentale (en fait, partout où les Irlandais ont fondé des colonies ou des royaumes). Mais les textes irlandais du Moyen Âge nous apprennent que l’Ogam fut aussi gravé sur du bois, probablement à des fins essentiellement magiques.

Pour les druides irlandais, outre les exercices étymologiques dont ils étaient friands, chaque signe exprime des idées, des émotions ou des sentiments. Ces signes peuvent par conséquent être du plus grand intérêt pour la méditation ou l’introspection. Ils peuvent aussi être très utiles pour guider un cheminement de vie ou créer un attracteur de guérison, en complément des soins médicaux, puisque la physique moderne nous confirme que c’est par la pensée portée par les vibrations de nos émotions que nous adressons notre futur (Cf. Philippe Guillemant et Jocelin Morisson « La physique de la conscience »). Autrement dit, tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé ! Ces signes peuvent même servir d’oracle, puisque la même physique nous permet de comprendre, grâce au phénomène de rétrocausalité, que le futur agit sur les tirages oraculaires (Cf. Romuald Leterrier et Jocelin Morisson, « Se souvenir du futur »).

L’Ogam constitue aussi un excellent outil de connexion à la Nature et à ses forces visibles et invisibles, et peut-être même un moyen de faire un premier pas vers le druidisme, discipline qui trouve sa source dans le grand livre de la Nature. L’interaction entre nous, la Nature et tout ou partie des signes constituant l’Ogam peut ainsi offrir de belles expériences, notamment lors d’une promenade méditative dans un lieu fortement « chargé », comme l’est par exemple la forêt de la Sainte-Baume.

Quels sont les signes de l’Ogam et comment ce dernier est-il structuré ? L’Ogam orthodoxe se compose de 20 feda, dont le singulier fid signifie « bois », probablement parce qu’à l’origine, l’Ogam était gravé sur du bois. Les 20 feda sont rangés en 4 aicmi (singulier : aicme, signifiant « groupe, famille, race ») de 5 feda, partageant une même structure : encoches à droite de l’arrête, à gauche de l’arrête, en travers puis autour de l’arrête. En fait, l’Ogam doit être abordé comme l’on grimpe à un arbre, c’est-à-dire que l’on pose d’abord la main droite sur la racine de l’arbre, avant d’y poser la main gauche. Alors, on le traverse et s’y appuie, et on le parcourt en l’entourant. La lecture s’effectue ainsi toujours du bas vers le haut, c’est-à-dire de la racine au feuillage.

De plus, les feda sont connus par le nom d’un arbre (en réalité : 15 arbres, 3 arbustes et 2 plantes), dont l’initiale correspond à la transcription de l’alphabet latin, ce qui a amené certains auteurs à nommer l’Ogam « l’alphabet des arbres ». Ce qui est une double erreur, car d’une part, l’Ogam n’est pas un alphabet au sens gréco-latin du terme, et d’autre part, parce que les correspondances entre les arbres ne sont apparues que pour servir de système mnémotechnique à ceux qui suivaient l’enseignement des druides. Cette transcription donna le classement des 4 aicmi de 5 feda selon les lettres latines suivantes :

  • première aicme(encoches à droite de l’arrête) : B, L, F (ou V), S, N,
  • deuxième aicme(encoches à gauche de l’arrête) : H, D, T, C, Q,
  • troisième aicme(encoches en travers de l’arrête) : M, G, « NG », Z, R,
  • quatrième aicme (encoches entourant l’arrête) : A, O, U, E, I.

L’image suivante présente les 20 feda, tracés de part et d’autre d’une ligne verticale figurant l’arrête d’une pierre ou d’un morceau de bois.

Comme cela a été dit plus haut, chaque fid exprime des idées, des émotions ou des sentiments. La littérature sur le sujet, souvent ésotérique, a été très prolixe quant à la signification des feda, et il est bien difficile, compte tenu de ces écrits et du peu de données antiques qui nous sont parvenues, d’obtenir un consensus en la matière. Mais à force d’études, d’analyses, de recoupements, de méditations en relation avec les arbres liés à l’Ogam et d’expérimentations diverses et variées, il est possible de tendre vers une sorte de compromis, qui bien que ne faisant pas l’unanimité, s’avère à l’usage, assez intéressant, pour ne pas dire satisfaisant.

Ainsi, sans avoir la prétention de donner ici les significations antiques exactes des feda, ce qui suit permet de s’en approcher. Sont ainsi proposés, pour chaque fid : la lettre latine correspondante, son nom en irlandais archaïque (à l’orthographe incertaine), l’arbre qui lui est associé et enfin, les idées, émotions, sentiments qu’il véhicule.

  • B – Beith, Bouleau : commencement, initialisation, nettoyage, purification.
  • L – Luis, Sorbier : discernement, désenvoûtement, magie.
  • F (ou V) – Fearn, Aulne : protection, défense.
  • S – Saille, Saule : intuition, inspiration, perception, émotion, compassion, altruisme, humilité.
  • N – Nuin, Frêne : connexion, reliance, unification, pacification, médiation, équilibre.
  • H – Úath, Aubépine : apaisement, calme, sérénité, amour.
  • D – Duir, chêne : force, solidité, stabilité, intégrité, inflexibilité, endurance.
  • T – Tinne, Houx : combativité, résistance, ténacité, courage, confiance.
  • C – Coll, Noisetier : sagesse, science, connaissance, recherche, décryptage, compréhension.
  • Q – Quert, Pommier : initiation, beauté, plénitude, santé, joie, bonheur, jeunesse, perfection, choix, décision.
  • M – Muin, Vigne : conscientisation, instantanéité, présence, initiative, désinhibition, communication, éloquence.
  • G – Gort, Lierre : développement, croissance, détermination, persévérance.
  • NG – Gétal, Genêt : soin, guérison, réharmonisation.
  • Z – Straif, Prunellier : transformation, changement, adaptation, résilience.
  • R – Ruis, Sureau : excitation, passion, ardeur, fougue, rapidité.
  • A – Ailm, Sapin : vision, clairvoyance, prévoyance, prudence, attention, perspective.
  • O – Onn, Ajonc : mouvement, cheminement, voyage, optimisme.
  • U – Úr, Bruyère : fertilisation, régénération, multiplication, ancrage.
  • E – Edad, Tremble : sensibilité, patience, contemplation, méditation.
  • I – Idad, If : mémoire, souvenir, renouvellement, renaissance, éternité, immortalité.

Comment peut-on utiliser l’Ogam ? Outre son emploi oraculaire, par tirage aléatoire d’un ou plusieurs feda après avoir posé une question suffisamment explicite, il y a de nombreuses manières de s’en servir. La plus simple, mais aussi peut-être la plus pertinente, est de l’utiliser comme un guide de vie, en faisant appel aux idées véhiculées par les feda. Par exemple, Beith, B, le bouleau, gravé sur un bout de bois porté sur soi, ou simplement écris sur un morceau de papier, voire dessiné à même la peau, peut nous accompagner lorsque nous démarrons un nouveau projet, une nouvelle vie, en se nettoyant et se purifiant de l’ancien, puisqu’il symbolise le commencement, l’initialisation, le nettoyage, la purification. Et plusieurs feda peuvent être associés, comme le montre le groupe O, F, T, D, gravé sur un bâton de marche (se lisant du bas vers le haut, grâce au « trait de plume » indiquant le sens de lecture), associant pour son propriétaire les notions de cheminement (O), protection (F), ténacité (T) et solidité (D).

Utiliser l’Ogam, c’est comme demander de l’aide à la Nature, au monde invisible, celui des dieux celtes et notamment au Dieu Ogma. La racine « og » de ce nom signifie d’ailleurs « aller, avancer, conduire », ce qui permet de le traduire par « celui qui guide, qui conduit, qui montre la voie », d’où l’idée de chemin, sillon, encoche. Les feda ne sont-ils pas des encoches creusées dans la pierre ou le bois, qui peuvent nous aider à cheminer ?

Edition 2026 - Philippe Brard