L’Apostolat de Sainte-Marie Madeleine à Marseille, la grotte de Saint-Victor
La basilique Saint-Victor de Marseille, chère aux marseillais, est bien connue, notamment le 2 février de chaque année, lors de l’octave de la chandeleur et de la procession de Notre-Dame-de-Confession qui porte la vierge noire depuis le Vieux-Port jusqu’à la Basilique. Lors de cette journée les cierges verts et les navettes, fameux biscuits confectionnés dans le four adjacent à celle-ci, sont bénis.
Toutefois, les récits mythiques évoquant le refuge de Sainte Marie-Madeleine dans la petite chapelle nichée au coeur de ses cryptes sont un peu moins populaires. Cette légende rapporte que « Marie-Madeleine a vécu 7 ans dans une grotte en face de la ville de Marseille avant de se retirer dans celle de la Sainte-Baume ». Dans les premiers temps du christianisme, la ville de Marseille se situe sur la rive sud du Lacydon, le Vieux-Port actuel. En face de celle-ci, une carrière antique est exploitée à laquelle va succéder une vaste nécropole qui accueille des sépultures, à l’époque romaine et à l’époque chrétienne de façon continue, soit du IVe siècle A.V J.-C. jusqu’au début du moyen-âge. Dans ce contexte d’extraction de la pierre, il est aisé d’imaginer que des boyaux aient été creusés créant des abris, grottes et catacombes. C’est au coeur de cette nécropole que va s’édifier, au Ve siècle, une basilique paléochrétienne englobée au moyen-âge par l’Abbaye Saint-Victor de Marseille telle que nous la connaissons aujourd’hui. Au sein de la basilique paléochrétienne constituant la crypte de la basilique médiévale, une chambre funéraire fut creusée puis transformée en chapelle au moyen-âge. Propre par sa nature sombre et souterraine à frapper l’imagination, cette chapelle portant le vocable de
Saint-Lazare, concentre toutes les dévotions successives attachées à Saint-Victor : la tombe de Victor, dont les restes avaient été déposés au creux d’un rocher de la carrière, la tombe de ses compagnons, le « confessionnal » de Lazare ressuscité par le Christ et le souvenir non moins légendaire de Marie-Madeleine en ces lieux. L’aménagement médiéval de l’entrée de cette chambre funéraire et la désorganisation des lieux ont favorisé l’illustration de la légende selon laquelle Marie-Madeleine, depuis « la grotte » de la chapelle Saint-Lazare ; aurait utilisé ce boyau que l’on croyait obstrué par les éboulements pour aller prêcher l’Evangile aux marseillais et a donné lieu à une autre légende, tenace, celle du souterrain de Saint-Victor : l’antre du dragon… Des représentations iconographiques existent comme « le prêche de Marie-Madeleine », tableau du XVIe siècle attribué à A.Ronzen, conservé au musée d’histoire de Marseille où l’on voit nettement la sainte prêcher en face de la ville.
Contrairement à la Mère de Dieu (Theotokos), Marie-Madeleine ne devient que très lentement populaire en Occident et n’apparait qu’au moyen-âge en Provence. Son culte, qui semble partir du lieu de son premier tombeau à Ephèse, pour gagner les déserts d’Egypte, ne pénètre l’Occident que vers le VIIe siècle où Bède le Vénérable est le premier à l’inscrire au martyrologue dans les années 720. Elle n’acquiert sa véritable stature qu’au tournant de l’an mil lorsqu’elle devient l’une des saintes les plus populaires de l’Occident, en particulier sous l’influence du sanctuaire de Vézelay. De nouveaux récits hagiographiques apparaissent ou s’enrichissent comme, entre autre, celui de Jacques de Voragine au XIIIe siècle faisant débarquer la Sainte à Marseille où elle accomplit des miracles, et fit abattre les temples païens de la ville. Aucun document médiéval connu à ce jour ne parle pourtant de la grotte marseillaise à Saint-Victor comme d’un refuge pour Marie-Madeleine. Malgré tout, cette tradition reste bien vivace à Saint-Victor mais semble être une construction relativement récente, populaire, et touristique. Cette tradition prit hypothétiquement naissance par la présence, dans les cryptes, de l’épitaphe de l’évêque Lazare d’Aix-en-Provence (Ve siècle) dont la confusion intentionnelle l’associe au Lazare de Béthanie, le ressuscité, fournissant ainsi la preuve de leur passage et apostolat en ces hauts lieux spirituels. Cette inscription redécouverte par Nicolas Fabri de Peiresc cristallise toute une tradition relayée ou revisitée par les auteurs de l’époque tels qu’Antoine de Ruffi ou César de Nostredame. Au XVIIe siècle, un agrandissement de cette chapelle est entrepris avec la ferme volonté de donner au lieu les apparences non plus d’une crypte mais d’une grotte et de la vouer à Marie-Madeleine. Pour cela, un bas-relief baroque, en partie rupestre, qui surmonte l’autel évoque le séjour de Marie-Madeleine en
cette antre. La pénitente contemple le crucifix, entourée des anges dont l’un tient à la main, un vase de parfum dont elle oignit le Christ. Ce vase est le souvenir d’une relique détruite à la révolution, l’abbaye étant réputée le conserver, avec sur un reste du baume, l’empreinte du doigt de la sainte. Même si l’on ignore à qui l’on doit ce magnifique retable, une autre légende l’attribut au sculpteur et architecte Pierre Puget, enfant de la ville.
Une grotte antique préfigurant l’autre « antre pleureur », des récits hagiographiques qui permettent d’enraciner l’Evangile en terre provençale et des représentations iconographiques diverses, ont tous grandement participé à l’élaboration d’un merveilleux légendaire magdalénien à Marseille, trouvant un ancrage dans les mystérieuses cryptes de l’Abbaye Saint-Victor. En revanche, si rien ne nous permet d’affirmer l’authenticité de ces récits, la magie du lieu permet à elle seule d’élever l’âme du touriste et du pèlerin vers un état supérieur de contemplation.
Edition 2026 - Annabelle Ibghi
