Conversation en Sainte-Baume chapitre 2

20 04 2017

Conversation en Sainte-Baume chapitre 2

Nelly : Lors de notre précédente conversation en Sainte Baume, tu disais que dans cette forêt, nous sommes sûrement observés, bien plus que nous observons...

Christian : Oui… Les animaux de la forêt nous observent, et nous évitent s’ils le peuvent. Sans être des naturalistes avertis, en parcourant les chemins ou en traversant un sentier, il nous arrive de déchirer une toile d'araignée, et de créer ainsi un remue-ménage considérable sur son territoire. Peut-être allons nous trébucher sur une fourmilière, écraser des centaines de fourmis sans nous en rendre compte, et créer un chamboulement dans leur royaume. Si bien que, sauf pour ce moustique dont nous sommes la victime, et qui n'attendait que nous pour assurer son repas, nous nous comportons souvent comme les prédateurs de l'infiniment petit, sans le savoir....

Mais ceux qui nous observent le plus, ce sont sûrement les oiseaux...

Lorsque nous arrivons près de la forêt, le grand corbeau et parfois l'aigle de Bonelli planent entre les nuages, ils nous surveillent, car nous sommes des intrus sur leur territoire de chasse. Il en est de même pour les rapaces plus petits tels que la buse ou le faucon crécerelle. Le jacassement des pies ou le croassement des corneilles sont des cris d'alarme pour signaler notre présence, seul le spécialiste ou l'ornithologue restent attentifs à ces indices visuels et auditifs.

Dans les sous bois, à l’ombre des grands hêtres, résonne le chant caractéristique du pic noir, il lui arrive de toquer une branche creuse. Toc ! Toc ! Toc ! On dit qu'il fait du tam-tam, pour marquer son territoire. Lorsque le silence se fait, le ramage des pinsons résonne depuis les plus hautes branches. Plus discret, le chant de la mésange bleue, on dit qu'elle zinzinule. Et comme une provocation au visiteur, la trille semblable au son d'un grelot des rouge-gorges. Et le chant plus doux et fin du roitelet, comme un souffle, Fiiit! Fiiit! Plus haut, entre les ifs et les rochers de la montagne, résonne le chant des merles et des grives musiciennes, comme une symphonie d'amour.

La nuit, les chouettes hulottes s'interpellent, hululent et se lamentent, d'un arbre creux à l'autre. Dans l'entrée d'une grotte inconnue résonne le Hou ! Hou ! du Grand Duc, on dit qu'il hôle. Tous ces amis au costume de plumes chantent pour délimiter leurs territoires, ou pour impressionner une belle en montrant qu'ils ont de la voix, c'est le ramage. Si nous voulons identifier un oiseau, c'est souvent par le chant, car ils sont dans leur domaine presque invisibles, nous diront les ornithologues...

N : et les mammifères, habitants des sous-bois qu'il est si difficile de surprendre, et qui pourtant sont bien présents dans la forêt ?

C : On peut au mieux les entendre, si on est attentif... Au détour d'un chemin forestier, un craquement de branche morte ? C'est peut-être la fuite feutrée d'un animal sur la lisière du bois, un chevreuil que je n'ai sûrement pas surpris, car il devait m'observer depuis longtemps déjà...

Parfois, un pas encore plus léger, et une masse rousse qui vient de filer sous les arbustes? C'est la fuite discrète d'un renard, qui m'a senti depuis mon entrée dans la forêt.

Un autre mammifère, que je ne verrais jamais de jour, et qui m'observe sans doute depuis son perchoir entre deux branches mortes, la genette gracieuse à la longue queue annelée d'une fourrure beige et noire...

Le moins discret est peut-être le sanglier. Près d'une source, venant d'un buisson de ronces, une odeur forte parvient jusqu'à mes narines ? Une odeur musquée un peu acide ? C'est le sanglier qui sort d'un fouillis de branches basses, impénétrables, il déboule sur le chemin, me regarde, me jauge, je ne l'impressionne pas, il est chez lui, il se retourne en grognant et s’en va tranquillement.

N : Pour le néophyte, les oiseaux sont effectivement les habitants les plus repérables.

Que l'on pénètre dans la forêt par le parking des Trois Chênes, via le très emprunté Chemin des Roys, ou par le sentier qui longe les champs derrière l'Hôtellerie, ou encore en passant saluer Héraclès et Merlin, après avoir demandé l'autorisation silencieuse au gardien de ces lieux, ce qui m'amuse toujours en approchant, puis en entrant dans la forêt, c'est le silence qui petit à petit se fait, comme un souffle suspendu.

Les oiseaux surtout, qui nous ont repérés depuis longtemps, arrêtent leur conversation, nous observent depuis leur faîtage, et reprennent, ou pas, leur verbiage, s'ils nous acceptent dans cet endroit comme des invités de passage. Et l'on passe sur les sentiers, en sentant que la vie, l'activité de toutes ces présences invisibles, reprend juste derrière nous.

C : Ah, que j'aimerais voler au dessus du sol ou me faire si léger que mes pas seraient silencieux sur ce tapis de feuilles mortes, que j'aimerais me faufiler entre les branches sans faire de bruit... Il  faudrait aussi faire attention à la direction du vent, mon odeur d'humain est un indice d'alerte. Comment se fondre dans cet espace, sans être un intrus ? Car c'est bien ce que nous sommes devenus depuis que nous sommes des hommes modernes. Et il est fort probable que plus notre société évolue et se modernise, moins nous sommes en symbiose dans cet espace naturel. Comme je disais souvent aux enfants et parfois même aux adultes que j'emmenais en balade dans la forêt, « pensez que c'est de là que nous venons, et que nous avons presque tout oublié... »

N : Oui, presque tout... mais les animaux nous offre encore parfois leur compagnie. Ecoute le croassement du grand corbeau... Chaque fois que je suis avec toi sur les sentiers de la Sainte- Baume, il est toujours là, au-dessus de nos têtes, comme s'il te reconnaissait et te servait de guide. Qui sait?

Et que dire de nos amis les arbres ? La science, la botanique nous renseigne sur la vie de ces êtres vivants. Mais qu'en est-il de la vie plus intime des arbres ? En parcourant les sentiers de cette forêt millénaire, on peut ressentir la présence majestueuse, intimidante parfois, de ces vieux sujets.

Ne t'es-tu jamais senti interpellé par un arbre ? Comme un appel silencieux qui te fait lever la tête, vers un arbre, très précisément celui-là, persuadé qu'il t'a vraiment appelé ?

C : Je me suis souvent demandé ce que pensent ces grands arbres que je croise au cours de mes balades... Je sais que cet if est très vieux, son tronc est creux, je peux y passer le bras, je sens à l'intérieur un duvet de sciure, il abrite des insectes rares... Il en a vu passer sur ce chemin qui mène à la grotte, tant de pèlerins ou d'écoliers. Peut être même des rois et des reines comme disait mon vieil ami Philippe Devoucoux. Je me rends compte que ces arbres silencieux en savent bien plus que nous, ils sont les témoins de cette forêt.

Sans entrer dans des illuminations, tout en restant objectif et terre à terre, nous pouvons ressentir que les arbres sont bien plus que de simples végétaux. Si nous les prenons dans nos bras pudiquement, loin des regards curieux, en nous laissant aller contre le cœur rugueux mais tellement généreux de ces êtres de lumière, les pieds dans la terre et la tête dans les nuages...

Si nous les écoutons sincèrement... Le chant des arbres sous la brise... Un chêne ne chante pas comme un tilleul ou un érable, ou encore comme un pin des garrigues...

Il existe même dans ces bois sacrés, des tribus d'arbres tous de la même espèce, qui semblent vivre en parfaite harmonie, protégés par le plus vieux, magnifique, énorme et sec sur pied. Il regarde passer les randonneurs depuis des siècles, et si on prend le temps de s'arrêter près de lui, de poser la main sur son épaule usée, et il nous dévoile tous ses secrets...

Évidemment, nous pouvons aussi parcourir ces sentiers, sans ne rien voir. Mais il suffit juste d'un peu d'attention, d'écoute... Les enfants sont plus doués que les adultes pour cela ; ce sont eux qui parfois même nous interpellent, et nous disent avoir vu un lutin, un petit elfe entre les arbres ou assis sur la mousse d'un rocher, ils ont encore le regard ouvert sur le monde imaginaire...

Les bois sombres de la montagne, garderont toujours une part de mystère. Depuis la nuit des temps, les hommes, qu'ils viennent s'y ressourcer ou observer la nature, se posent des questions sur le sacré et l'invisible des frondaisons de cette belle forêt.

La Sainte-Baume ne nous dévoile sûrement qu'une partie de ses secrets, gardant pour les sages ce qu'elle a de plus sacré!

Christian Vacquié – Ancien garde forestier en Sainte-Baume

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